Réflexion

Aimer Noël : est-ce un acte de résistance ?

Noël…

On voudrait encore avoir les yeux écarquillés et le bonheur qui pétille dans les prunelles à la mention de ce seul mot. Ah, quand l’innocence se conjuguait encore aux fêtes ! Quand on réclamait un jouet sans arrière-pensée, parce que les publicités nous avaient alléchés, entre deux Tom & Jerry, ou que l’on feuilletait avidement les catalogues fraîchement arrivés par la poste ! Dès la mi-novembre, je me souviens que je sautillais autour de mes parents ou de mes grands-parents, cherchant à voir si un de ces précieux catalogues ne s’était pas glissé dans le courrier du jour, entre lettres formelles et réclames bien moins exaltantes… Ah, les beaux jours, les beaux et doux moments !

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Noël, c’était la perspective du sapin que l’on décorait, les cantiques de Noël du Moyen-Âge, les lumières qui clignotaient, et que l’on fixait jusqu’à ce que leur scintillement se grave sur la rétine ; les plum pudding et les parfums du rhum ; les chocolats que les doigts enfiévrés déballaient chaque petit jour qui nous séparait de Noël, les chants et les après-midis de films un peu mièvres à la télévision…

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Pour moi, Noël avait ce parfum bien singulier de pâte d’amande savourée entre deux tranches de pain, de goûters tardifs, lovés sous le plaid ou contre le radiateur, de flocons dodus et de l’impatience ressentie au matin du vingt-quatre : enfin, j’allais recevoir mes cadeaux !

Et puis, les années ont passé et le regard candide de l’enfant a cédé place au dégoût. Noël en coulisses, c’était comme les dessous du cabaret : la fatigue, la vulgarité, les fards qui cachent la misère des cernes et les tenues brillantes, les corps las d’avoir trop dansés.

Il y avait les files interminables de voitures à l’entrée des parkings, les après-midis à slalomer entre les clients et leurs sacs trop remplis sous les néons pâles des magasins, les comptes en banque qui se vident des doléances des uns et des autres. L’injustice, aussi, car il y avait ceux qui se gavaient de caviars, de foie gras et de chocolats belges, et ceux qui devaient se contenter de petits riens, à peine mieux que l’ordinaire. Les animaux, chapons, dindes que l’on égorgeait par milliers pour satisfaire les palais des gourmets et engraisser les adultes, déjà trop bien-nourris ; et les oies qu’on forçait à manger des céréales, tuyau au bec, jusqu’à ce que leur foie devienne cirrhosé. C’était ce foie malade, jaune et graisseux que l’on s’arrachait sur toutes les tables ; on mangeait de la maladie, de l’angoisse et du stress, et cela faisait partie de la gastronomie française. La réalité est hideuse, mais les mentalités le sont plus encore : « oui, c’est cruel, d’accord. Mais c’est trop bon… »

Stop Gavage

Aujourd’hui, Noël se prépare dès le mois d’octobre. La surenchère des décorations dans les villes est posée des semaines et des semaines trop tôt, pour être sûr que tout soit prêt à temps. Les marchés de Noël ouvrent le 20 novembre et ferment début janvier (on devrait les appeler les marchés d’hiver, tiens, et les ouvrir encore plus tôt, pour être sûr que tout le monde y trouve son bonheur) proposent des huiles essentielles et des bouillottes, si ce ne sont pas des vêtements. Où est passé le bel esprit du Noël Alsacien que j’ai toujours connu, bredele, petits gâteaux fondants, épices et vins chauds ? Pourquoi faut-il toujours éblouir le consommateur avec plus, au péril de la qualité ? Les magasins ouvrent toujours plus tard, sacrifient des dimanches qui, au lieu de célébrer le calme et la lenteur refusée en semaine, deviennent courses aux achats. On multiplie les promotions et les publicités pour des gadgets inutiles, dont on vous promet qu’ils vous apporteront le bonheur longtemps cherché, jamais trouvé.

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C’est un véritable gavage d’information. Nous sommes tous devenus les oies d’une société malade, abreuvées d’une surabondance de biens matériels, de lumières et d’annonces, où le mot sobriété rime bien souvent avec grisaille. Et pourtant ! Ne faudrait-il pas revenir à cette bienheureuse sobriété pour se retrouver soi-même, et retrouver joie et santé, légèreté des fêtes en famille et du vivre-ensemble ?

J’aime la magie, et j’aime à penser que je suis capable de la voir, partout, au quotidien. Cependant, Noël a perdu de sa superbe et de son enchantement, pour moi.

J’aimerais retrouver l’innocence perdue que je ne le pourrais pas. La lucidité est à ce prix, dirait-on. Je n’aime plus Noël, parce que je ne supporte plus ce que ce mot représente aujourd’hui : il a perdu ses valeurs premières de solidarité, d’amour et de lumière. En vain, je cherche en moi l’excitation et la joie, mais je ne la retrouve plus.

Alors, en attendant, j’admire les petites lumières qui scintillent le long des carreaux froids, dans les rues embuées par mon souffle. Je tends l’oreille vers les grelots des étoiles, espérant saisir au vol un peu de l’écho d’un rire d’enfant ou revoir le traineau du Père Noël.

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Telle est donc la question que je me pose : aimer encore Noël, aimer vraiment Noël, et non agir en automate qui achète et consomme à tous prix, est-ce, dans notre société, un acte de résistance ? Afficher ses valeurs de sobriété et de douceur jusque dans une fête consumériste, débauche de nourriture et de présents, est-ce possible ? J’imagine que oui. Cela revient-il à une nécessaire marginalisation dans un monde qui refuse d’entendre raison ? Cette année, je ne me sens pas le cœur à fêter quelque chose qui ne me correspond pas. La fête du solstice, la nuit la plus longue de l’année, me parle davantage qu’un Noël devenu fou et auquel on a arraché tout le sens.

Et pourtant, il faudra bien, une année encore, être un peu hypocrite « au moins pour la famille », nous dit-on.

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Un jour…

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2 thoughts on “Aimer Noël : est-ce un acte de résistance ?”

  1. D’accord à 100%…
    C’est vrai que lorsque l’on est enfant on ne pense souvent qu’aux cadeaux, aux chocolats, aux belles décorations et aux vacances scolaires qui approchent, etc… Mais ce n’est qu’en grandissant que l’on découvre l’envers du décors. Pour moi aussi Noël a perdu de sa magie et ne me semble plus être que la fête de la consommation! Il faut acheter, manger, consommer parce que la société le veut et que c’est la tradition! Mais j’ai mal au cœur en pensant que tellement de personnes sont dans la misère et la douleur pendant que d’autres ne savent pas quelles chances elles ont et en demandent toujours plus. Et il peut aussi y avoir les histoires de famille qui ressurgissent à cette période de l’année… savoir qui fête Noël avec qui, le soir du 24 ou la journée du 25?! Ah et les cadeaux! C’est dur de contenter tous le monde avec un petit budget!
    En conclusion, les fêtes de fin d’année c’est du stress et des kilos en plus! lol

    Aimé par 1 personne

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